samedi 1 octobre 2011

THIS IMMORTAL COIL : THE DARK AGE OF LOVE


"This album is dedicaced to the memory of John Balance & the living musical genious of Sleazy, and to all the dreamers still asleep."

The Dark Age of Love, c'est avant tout un hommage à Coil, duo du milieu des années 80 -jusqu'en 2004 tout de même, connus et reconnus pour leur folie créative, leur originalité et surtout leur sensibilité dans leurs actes musicaux. Les douze artistes (ou groupes artistiques) de This Immortal Coil honorent ainsi la mémoire de John Balance, décédé il y a sept ans. Il leur faudra cinq ans pour reprendre à leur manière onze de leurs morceaux, sans paraphraser l'oeuvre de Coil ni en perdre l'esprit. Un défi de taille, qui paraîtrait ambitieux si les musiciens participant au projet n'étaient déjà réputés dans le milieu. De grands noms ou formations tels que Matt Elliott, Bonnie "Prince" Billy ou Crazy Oktopus figurent sur l'affiche. Enfin, en septembre 2010, l'album voit le jour. Peter Christopherson donna alors un avis très positif sur le résultat. Il décèdera un an plus tard.

Tâche ardue, il a fallu choisir, pour This Immortal Coil, un nombre réduit de morceaux à reprendre au sein d'un nombre incalculables d'albums et d'essais musicaux. Leur choix s'est porté sur des titres musicalement compréhensibles, et relativement aisés d'écoute, bien souvent parmi les plus célèbres du groupe.

Les morceaux de Coil sont fréquemment emprunts d'une certaine violence, pas nécessairement audible, mais camouflée, au second plan, provoquant un sentiment de malaise à travers de subtiles ruptures harmoniques. The Dark Age of Love, au contraire, fait couler la mélodie avec douceur, et surtout avec simplicité. les morceaux sont réduits à leur essence. Le premier titre éponyme est bercé par la voix de Yaël Naim (on est bien loin des "Dix Commandements" !), sur fond plus éthéré mais aussi plus harmonieux que l'original. La chanteuse va remanier la voix de Balance, alors plutôt rêche, dans une interprétation de The Dark Age of Love, et de Tattoed Man plus caressante, satinée.

Red Queen est probablement l'une des reprises les plus remarquables du disque. Qui aurait cru que ce morceau, au piano anarchique, opposant simultanément une harmonie et une disharmonie parfaite, puisse-t-être réinterprété de façon si mémorable ? L'aspect nerveux du piano est occulté, ainsi que le désespoir perceptible dans le chant de Balance. Une fois encore, la douceur est le mot d'ordre, toute la fébrilité de l'oeuvre originale est oubliée, le calme et la tranquillité dominent l'atmosphère. Une vision fascinante d'un morceau déjà sublime, projetée dans cette reprise qui présente un aspect nouveau du titre.

Les autres morceaux ont été traités de la même manière. Ostia, complètement angoissant dans sa première version, n'est que légèrement agité dans la nouvelle. A l'instar de Teenage Lightning (qui fait ici presque plus Elliott que Coil...), de Tattoed Man, même de Love Secret Domain, titre initialement hyperactif, le coeur et l'impulsion mélodique ont été conservés, une façon magique de ne laisser apparaître que le beau dans Coil. Cette épuration évite de pâlottes tentatives de recréer la profondeur et la complexité des morceaux initiaux, acte totalement dénué de sens face à la qualité de ces compositions marquées par l'improvisation et la sensibilité du moment. Il fallait donc essayer de faire ressortir autre chose de l'oeuvre de Coil, n'en garder que l'élégance et l'enchantement. Une véritable gageure, donc, relevée avec succès par ces nombreux musiciens.

A noter une vraie rupture, néanmoins, avec Blood From the Air. L'aspect complètement anarchique du morceau a été conservé, mais il a en contrepartie été rendu plus... musical. Si l'original était presque noyé dans le bruit, la reprise est presque mélodique. Une performance à la hauteur des attentes... Le disque se termine sur une ballade inattendue sur le thème de Love Secret Domain (baptisée Outro LSD) assez courte, chantée par Matt Elliott, s'il vous plaît. Une fin toute en douceur, et le titre est clôturé sur une note agréable.

The Dark Age of Love n'a pas la prétention d'égaler les productions de Coil, que ce soit d'un point de vue technique ou artistique, mais témoigne d'un grand respect envers l'oeuvre de John Balance et de Peter Christopherson à travers un hommage en à la fois simple et sensible, peut-être dans une volonté d'immortaliser la réussite artistique des deux musiciens.

lundi 6 juin 2011

Godspeed you ! Black Emperor : Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven


Vous aimez le violon ? Les morceaux à rallonge de plus de vingt minutes ? Avec des titres de la taille d'une phrase ? Alors vous apprécierez Godspeed You ! Black Emperor, l'une des formations clef du Post-Rock, genre voluptueux de notre ère. Si d'aucuns considèrent qu'il ne s'agit que d'une infâme bouillie répétitive, insipide qui plus est, d'autre sauront apprécier à leur juste valeur (ou fausse, pourquoi pas) ces mélodies rythmées et touffues. Le label ? Constellation, celui auquel adhère tout Post-Rockeux qui se respecte. On peut au moins leur accorder une chose : leurs pochettes ont souvent la classe...

Quatre morceaux. Le disque se condense en (seulement) quatre petites pistes d'à peine vingt minutes chacune. On peut déjà crier au scandale, quand on sait que les morceaux, dans le milieu, atteignent aisément les quarantes minutes sans dérider. Ce qui a tendance à se rider, en revanche, ce sont les visages des auditeurs qui, les yeux fermés, montrent leur fascination/ennui pour le groupe par une concentration intense. Le premier morceau de Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven (le beau copier/coller), par exemple, met trois bonnes minutes à démarrer. Mais une fois lancé, c'est l'extase, avec l'union des cordes frottées avec enthousiasme, du synthé jouissif, de percus pas complexes mais jubilatoires et (cerise sur le gâteau) une pointe de cuivre qui se met doucement en valeur... Le gros cake au chocolat (it's a lie) s'achève presque dans un accord orgasmique, qui sied bien à une fin de morceau. Mais nous parlons de Post Rock, et ce-dernier n'a débuté que cinq minutes auparavant. La deuxième facette de Godspeed you ! Black Emperor, plus représentative que la première, se dévoile couche par couche. La dernière pelure d'oignon tombée révèle la suite.

Car Godspeed you !, c'est surtout des nappes et des nappes qui s'étalent sur de longues distances, presque un fond sonore permanent, animé par une batterie quasiment tribale, une osmose instrumentale parfois difficile à appréhender. L'ensemble s'accorde autour de la rythmique, qui décide réellement du ton des morceaux, dans une lente progression qui explique leur taille krautrockienne. C'est un concept souvent repris par les autres groupes du même mouvement, Silver Mont Zion (bon, ok, c'est presque le même groupe, et alors ???) ou encore Rien pour citer quelques exemples. On peut parfois noter un léger rapport au drone, et autres musiques passablement expérimentales de la même période. Mais il serait injuste de s'arrêter à cette qualification, péjorative dans certaines bouches, pour caractériser Godspeed You ! Black Emperor. Si des extraits sont en effet plus des expérimentations musicales que des réalisations mélodiques à proprement parler - une partie du deuxième morceau fait presque néofolk -, leur musique demeure principalement un condensé de guitare à pédales, de synthé acéré et de mélodies répétitives violonniques. A noter le lourd impact de la basse qui ajoute à la dimension rythmique de leur univers.

Le résultat ? Un son agréable et dense, par moment tendus, hypnotique. C'est la grande force de GY!BE. Que l'on aime ou que l'on déteste, l'esprit est contraint de suivre le mouvement du pendule. Dans les passages les plus... lents... bizarres... Allez, chiants, les oreilles sont décontractées. Quand la tendance s'accélère, nieriez-vous que vous êtes contractés comme un pendu près de sa corde ? La comparaison est merdique mais explicite.

En définitive, que penser de Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven ? Un disque remarquablement mené du début à la fin, parfois très simple, presque nu, mais réalisé avec beaucoup de sensibilité. Une très belle pochette - facteur important dans l'achat d'un disque - qui correspond bien à l'atmosphère un peu contemplative de l'album. Ceux qui le trouvent chiant, qu'ils aillent se faire un concert de drone. C'est épique.

jeudi 28 avril 2011

The Inspector Cluzo : The French Bastards


Japon, 2010. Comme pour chaque semaine, un classement des meilleures ventes nationales a lieu. En ce mois de Mai torride, la première place est attribuée à Lady Gaga, sans trop de surprise pour les fans. Mais en second vient un disque d'une formation française inconnue : The Inspector Cluzo avec The French Bastards, du rock un poil bourrin provenant du pays du coq et du fromage. Le WTF a du surprendre bon nombre de nippons amateurs de leur pop kitshouille nationale, qui fait la fierté du pays du soleil levant, mais plus encore Laurent Lacrouts et Mathieu Jourdain, la paire de fauteurs de trouble à l'origine du groupe. Ils sont deux musiciens aux tripes bien accrochées, batterie, guitare, strict minimum mais qui envoie plus dans le bide que le pâté de votre belle mère.

Suite à une introduction instrumentale violente, métallique et jazzy tout à la fois, le disque démarre avec énergie par le clou du spectacle, The French Bastards, morceau dynamique peu flatteur mais si enflammé que les injures sont oubliées au fur et à mesure qu'elles sont proférées. De toutes façons, leur mode de pensée se détermine assez facilement. The Inspector Cluzo détestent Michael Jackson, les français en général, Michael Jackson, les connards de musiciens qui utilisent des séquences honteuses, le monde entier et par dessus tout les bassistes, entités musicales aussi inutiles qu'hérétiques qui ne devraient même pas exister.

Le point fort du groupe est sa grande variété de styles qu'il enchaînent avec la même vitalité entêtante. Ainsi, leur musique surfe parfois dans des vagues funky pour passer rapidement dans des tonalités plus métalliques... De même, quand ils "enculent" musicalement Michael Jackson, certains fragments (vocaux) ne seraient probablement pas reniées par l'ex King of Pop au titre si surfait.

Dans les versions studio de leurs morceaux, on pourra remarquer l'appui d'un organiste et parfois d'un bassiste, qui renforcent la dimension assez spectaculaire du groupe. Ils n'avaient malheureusement pas d'useur de platines tueur de zombie, mais on sent aussi un (très) léger appui électronique. Mais pas trop, faut pas déconner avec ça, et The Inspector Cluzo ne sont pas des tapettes.

Pendant quarante-cinq minutes aux pistes chronométrées (on évite de dépasser la barre des 4 minutes, fatale à tout bon morceau de rock), on a le droit à du rock métal funk acéré et tonique, que les acheteurs japonais ont su apprécier dans un instant de lucidité. On mélange le genre avec un guitariste de talent, un batteur violent, beaucoup d'humour et d'autodérision, et on obtient The Inspector Cluzo, une terrine explosive à resservir à tout le monde... Ils adoreront !

mardi 22 mars 2011

CURRENT 93 : SWASTIKAS FOR NODDY


Vous voyez tous ces blockbuster américains, littéralement inondés d'acteurs connus qui montreront leur belle gueule cuivrée pendant une heure quarante ? Eh bien, Swastikas For Noddy, c'est pareil. Au programme, David Tibet, illustre fondateur de Current 93 ; John Balance, défunt membre de Coil ; Rose McDowall (Sorrow, Spell) ; le célèbre Steven Sapleton, en provenance directe de Nurse With Wound ; Pierce Douglas, distingué musicien de Death in June ; ainsi qu'une troupe entière d'inconnus notoires, dont on ne doutera pas de l'excellence du travail. Comme quoi, la musique industriel, ça n'est finalement qu'une seule mais grande famille. Avec un staff pareil, le résultat ne pouvait qu'être au rendez-vous. C'est ainsi que le 9 novembre de l'an de grâce mille neuf cent quatre vingt sept seront enregistrés pas un, ni deux, mais bien dix-sept morceaux, de taille et d'influence variables, qui raviront les connaisseurs.

Pour qualifier l'œuvre de David Tibet, d'aucuns pourraient parler, à tort ou à raison, de néofolk cireux à tendance moyenâgeuse. C'est ainsi que le disque s'ouvre sur un chant a capella qui n'aurait pas fait honte à un certain Grégoire, sous la voix veloutée du fondateur de Current 93. Suite à quelques prometteuses vibrations de cordes vocales, introduction planante à la suite du menu, Swastikas For Nobody débute réellement, presque avec hargne. Le chant gagne en intensité et en agressivité, surpassant l'impassibilité des chœurs et de l'accompagnement des guitaristes, grattant implacablement accord sur accord, comme pour faire fondre, en aide à Tibet, le silence et la sérénité qui semblaient avoir construit leurs bases en début d'album. L'union de ces artistes montre un univers qu'ils ont en commun, et qu'ils tentent - ou non - de partager.

Fidèles aux traditions de la musique industrielle, quelques samples et boîtes à rythme bruitistes - roulements de trains, opérettes lointaines - viennent pimenter par moments la musique habituellement assez standardisée de Tibet. On ressent l'influence de Douglas, Stapleton et McDowall, toujours sur le fond doux et cotonneux introduit par David Tibet. Une fois encore, on observe que les différents univers des musiciens, bien qu'assez éloignés, sont loin d'être indissociables. Néanmoins, on ressent des changements assez nets, bien que progressifs, dans l'évolution de la mélodie. La voix de McDowall apporte ainsi une touche inquiétante dans Black Flower Please, une sorte de ritournelle de l'angoisse qui cèdera le pas à un air tout à fait joyeux. Tout est fait pour bercer l'auditeur dans différents domaines, avec des transitions parfois brutales et surprenantes. A noter, une amusante reprise de The Summer of Love, de Blue Öyster Cult, qui rappellera des souvenirs aux vieux de la vieille...

Le disque atteint son point culminant à son onzième morceau : Beausoleil, huit minutes libératrices et pleines d'humour et de cris de joie. Presque tout le monde y contribue dans la bonne humeur la plus totale. David Tibet laisse derrière lui tout son sérieux, criant toujours plus fort ce mot français avec un accent... so british... On l'a rarement vu aussi détaché de son caractère habituellement posé. Pendant ce temps, chacun reprend le double-mot en chœur et un zouave (l'on pourra soupçonner Balance ou Stapleton - ou même les deux) s'amuse à faire des sons gargouillant bizarres avec un synthé. Un condensé de bonheur béat, qui détendra les nerfs les plus rugueux.

Il ne faut donc pas attendre Swastikas For Noddy comme un album de Current 93, mais plus comme une exceptionnelle collaboration de tous les précurseurs du néofolk, et même de la musique industriel. Libre de toute tension et de toute ligne principale, il fera apparaître des facettes différentes, sous l'influence des différents artistes qui y contribuent, mais sous forme d'un bloc unique, presque magique et plein d'espoir. Aujourd'hui encore, la plupart de ces groupes - bien souvent des one man band - officient encore dans les salles de concerts et dans les bacs indus (un peu plus rare en France, pour notre plus grand malheur), et ce disque, sans être, finalement, vraiment extraordinaire en lui-même, est un bon moyen de tous les appréhender.

vendredi 11 février 2011

ELpH : Zwölf 20' To 2000


En 1999, le label Raster-Norton, qui prend en charge de nombreuses formations électroniques et minimalistes, a organisé un évènement spécial pour le passage au deuxième millénaire. Douze artistes de cette vague ont ainsi tiré des albums de vingt minutes, en édition limitée, au rythme d'un par mois. A chaque fois, même boitier rond et transparent, et même disque translucide décidément peu aisé à ranger convenablement dans une médiathèque. En clôture de ces sorties mensuelles, une grosse claque pour tous les amateurs de bruit et d'ambiant : ELpH (alias Coil) et son unique mais superbe morceau "Zwölf".

Il faut bien reconnaître que dans le milieu de l'expérimental musical, si l'on trouve nombre de titres et de concepts intéressants, une certaine proportion demeurent rigoureusement chiants et seuls des snobinards patentés en vanteront les mérites. C'est en cela que l'ambiant et la noise sont risqués pour un musicien osé. Il peut pondre un morceau original et passionnant aussi bien qu'une bouillie insipide composée d'extraits d'enregistrements fumeux de trains, d'oiseaux ou du bien célèbre cri de l'hippocampe feuillu. Fascinant. Mais John Balance et Peter Christopherson (dont nous pouvons déplorer le récent décès) avaient de l'imagination à revendre, et ont réussi à mettre au point un morceau ni assommant, ni insipide, ni soporifique, mais au contraire un titre captivant qui compte parmi leurs meilleures productions d'ambiant.

Pourtant le disque commence sobrement, à la manière d'à peu près tous les morceaux bruitistes (j'exagère, je sais...), à savoir avec un soufflement continu reposant sur un silence de plomb. Mais le sifflement varie, s'intensifie lentement, pour être rejoint par un rythme très léger. La manœuvre est exécutée d'une main de maître, et dès lors, le bruit devient envoûtant... Une boîte à rythme très légère mais très présente est mise en place, bercée par deux grincements profonds et obscurs qui alternent dans une atmosphère mortelle. De légers cafouillages interviennent par instants dans le rythme, qui poursuit sa course avec une implacabilité effrayante. Elle s'estompe, au profit d'un crissement odieux. Silence, soudain.

On évolue donc dans un univers de peur palpable, de débris d'engins électroniques hors-services et de courtes séquences qui transpercent douloureusement la monotonie du paysage musical. L'ambiance n'est pas froide, mais humide et malsaine. L'image d'un monde apocalyptique en désolation peut transparaître parfois, dans un tremblement qui s'amplifie de plus en plus.

Au milieu du morceau, un revers surprenant a lieu : une boîte à rythme plus traditionnelle prend place dans le maelström tournoyant et menaçant qui sévit dans ce petit album. Mais jamais on ne s'ennuie, plongé(e) dans la torpeur ensorcelante d'ELpH. Enfin, cerise sur le gâteau, le final. Une minute avant la fin démarre dans un soubresaut un orphéon laborieux, musique de cirque ou de dessin animé, ultime reste tremblotant de l'humanité, et Zwölf s'achève dans un accord final de cet orchestre, dans une dernière vibration sonore.

C'est donc par ce morceau que John Balance et Peter Christopherson célèbrent, quelques jours auparavant, le passage à l'an 2000. Ils clôturent admirablement le projet de Raster-Noton (qui recevra l'an suivant le prix
Golden Nica de la part du jury d'Ars Electronica). Si ce disque est représentatif de l'avenir qui nous attend, c'est un futur bien sombre qui nous ouvre ses portes. Sur ces bonnes paroles, je vous le souhaite officiellement avec onze ans de retard : bonne année 2000 !

Liste des morceaux :

1. Zwölf (20.02)

mercredi 9 février 2011

COIL : THE ANGELIC CONVERSATION



"Being your slave, what should I do but tend

Upon the hours and times of your desire?"

Peter Christopherson et John Balhance écoutait Popol Vuh, c'est certain. Comme le groupe de Florian Fricke, Coil avait compris à quel point une bande originale peut s'émanciper du film qu'elle accompagne : à l'instar des musiques qui accompagnaient les films de Werner Herzog dans les années 70, la musique de The Angelic Conversation, long métrage expérimental militant de Dereck Jarman, se passe sans mal des images de ce dernier : elle se suffit à elle-même en tant que musique bien sûr, mais aussi en tant qu'histoire. Une histoire, un conte lent et méditatif où Coil a compris que, plus que les notes, le silence peut se transformer en puissante force évocatrice.

Le silence donc, il baigne l'album entier en fait, ponctué discrètement par des bruits d'eau, d'orage, bruits de pas, clochers d'église discrets... Des instruments il y en, peu certes, mais utilisés de manière judicieuse : envolée céleste de cordes, percussions martiales, timbales rituelles, rien n'est en quantité suffisante pour constituer un morceau, rien n'est jamais vraiment entendu : une tambour frotté, quelque secondes passent, un rêve, rien de plus... Au lieu de faire de la musique, Coil ne fait qu'en parler. Les contours sont dessinés mais l'encre n'est posé que par touche. The Angelic Conversation est un dessin érotique, rien n'est montré, tout n'est que suggestion.

Et puis il y a la voix, Judi Dench en fait, posé, sure d'elle, aussi large que le silence qui l'entoure presque constamment, déclamant posément Shakespeare, jamais trop longtemps, s'éteignant peu à peu, laissant place au silence, aux bruits d'eau, aux instruments, puis au silence à nouveau, étendu à perte de vue.

Quelque années plus tard, Coil écrira Ostia, sans peut être jamais réalisé à quel point The Angelic Conversation en annonçait la couleur : cette maitrise des cordes et du bruitage existait déjà sur ce dernier. A la lumière d'Ostia, The Angelic Conversation apparait comme une version dilatée du meilleur morceau de Coil. Un disque entier de tâtonnement, de recherche, une ébauche laissée comme tel par peur d'en gâcher les esquisses les plus belles.
Le duo se transforme ici : des débuts de Coil, violents et sales, s'élève quelque chose de plus singulier qu'on ne pouvait que supposer à l'écoute de Scatology. La musique industrielle de Coil s'est arrêté et de leurs début ces derniers n'ont gardés que deux morceaux : leur premier effort : "How To Destroy Angels" (car celui-ci était déjà un rituel païen avant d'être une musique), et "At The Heart of It All" (ici renommé Montecute), voyage onirique qui jurait avec la violence organique de Scatology. Coil venait de trouver un filon inexploité alors. Depuis, les deux hommes n'ont cessé creusés profond, très profond...


"To me, fair friend, you never can be old,
For as you were when first your eye I ey'd"

MATT ELLIOTT : DRINKING SONGS


Dans la longue liste des artistes dépressifs et déprimants, Matt Elliott figure très certainement dans la décade de tête. Musicien Folk des années 2000, il se distingue par une patte musicale reconnaissable entre toutes, gorgée de tristesse. Bon, pour faire court, c'est pas le genre de truc qu'on se met pour se fendre la pêche. Aussi déconseillé le matin, sauf si vous vous rendez à un enterrement peu après. De plus, ce disque est à proscrire si vous avez tendance à vous endormir avec une bouteille de pinard dans les bras, même votre médecin vous le fera remarquer. Ces recommandations faites, nous pouvons commencer à décortiquer Drinking Songs, perle des années 2000.

D'entrée de jeu, les premiers arpèges sont annonciateurs d'une musique qui ferait se pendre une corde elle-même. Le thème du suicide est omniprésent, rendu particulièrement glauque par des mélodies qui colleraient parfaitement à l'ambiance des bistrots de Berlin-Est durant la Guerre Froide. Elles sont teintes d'un désespoir amer piqué de tristesse. Les enchaînements d'accords au piano, presque chauds dans un premier temps, finissent par se ternir, se dénuder pour laisser place à un souffle glacé et ardent, faussement suave en apparence mais âcre en vérité. La guitare, elle, continue, imperturbable, sans tenir compte de la profonde rancœur qui l'enveloppe. Rien n'adoucit cette musique obscure, si ce n'est la voix brûlante de Matt Elliott, presque fiévreuse, qui sucre légèrement la détresse des morceaux.

Rien de très joyeux, vous l'aurez compris, mais les sensations qui naissent de ce volume sont dues à un mélange bien dosé, qui a permis la création d'un thème musical repris dans tout le disque avec différentes variations. Cependant, rassurez-vous, il est loin d'être monotone. Simplement, il martèle inlassablement à coups de désespoir mesuré ses mélodies. Tous les moyens sont alors bons : violons découragés et sinueux, ensembles vocaux dignes de l'animation d'un mausolée, arpèges rigoureusement exécutés et un piano en arrière plan mais pourtant très présent, qui vient finaliser le cocon fantomatique de la composition.

On peut noter les passages très calmes du début du dernier morceau, qui font s'émerger d'une longue torpeur vos oreilles délicates qui prévoient déjà de se passer la corde autour du lobe... Ils se distinguent par leur nature posée, aléatoire et discrète, et vont plonger dans une musique de plus en plus rythmique avant de sombrer progressivement dans le bruitisme, dans un chaos grinçant et cafouilleux, pour chuter définitivement dans le nuage blanc et noir caractéristique des écrans hors-service. C'est alors une extase de sons provenant de toutes parts, suivie d'un piano de plus en plus anarchique et d'un lointain reste des mélodies de Matt Elliott, le tout dans une cohésion extraordinaire, malgré la confusion de l'enveloppe sonore.

Un superbe album, donc, déprimant jusqu'à l'os, et qui restera probablement longtemps dans les mémoires. En revanche, coupez le son quand vous passez sur un pont. On ne sait jamais quelle idée pourrait vous passer par la tête...


Liste des morceaux :

1. C.F. Bundy
2. Trying to Explain
3. The Guilty Party
4. What's Wrong
5. The Kursk
6. What the Fuck am I Doing on this Battlefield ?
7. A Waste of Blood
8. The Maid we Messed

vendredi 7 janvier 2011

THE LEGENDARY PINK DOTS : ANY DAY NOW


De la vague New Wave et du mouvement Industriel sont nés de multiples formations, toutes plus ou moins en rapport. Parmi elles, The Legendary Pink Dots, l'une des figures les plus emblématiques du genre, au même titre que Coil, Current 93 ou encore Psychic TV. Ils sont à l'origine de plus de soixante disques, et c'est en 1987 qu'Any Day Now est enregistré à Amsterdam, le groupe s'étant expatrié d'Angleterre trois années auparavant. Maîtres dans l'usage des sons électroniques, spécialistes de la bidouille, ils demeurent des musiciens, et harmonisent leurs morceaux par une instrumentalisation développée, ce qui les rend accessibles à un large public. Ils ont en particulier un excellent claviériste, Phil Knight, alias "The Silverman", qui contribue fortement à la création de leurs enveloppes sonores. Anecdote amusante, le nom de la formation provient de la présence inexpliquée de taches rosâtres sur les touches de son orgue...

C'est d'ailleurs par un son d'orgue que commence l'album, dans une profondeur teintée d'électronique, car ce dernier s'estompe dans un soubresaut étrange, avant d'être remplacé par une séquence piquante qui violence la tranquillité du début du morceau. C'est l'un des grands atouts du groupe : le rythme est régulièrement formé par des enchaînements de sons percutants mais discrets programmés à cet effet. La structure est bercée par les apparitions plus ou moins éthérées des différents instruments, lourdement modifiés afin de créer un ensemble à la fois étrange et fascinant. Chaque phrase musicale masque un abysse mystérieux, et cette tendance générale s'accentue avec la voix torturée d'Edward Ka-Spel, dit "Le prophète". Car, de même que pour les autres formations du mouvement industriel, The Legendary Pink Dots évoluent dans un environnement malsain, qui reste cependant très expérimental. Ce fait provient sans doute en partie de l'influence de Throbbing Gristle et de leurs pratiques jugées obscènes par leurs contemporains. En l'occurrence, l'on peut ressentir cet univers malsain à travers le mal-être qui se dégage de la violence ou même de la douceur faussement apaisée des compositions. Ainsi, le violon langoureux de "The Gallery" n'efface pas les paroles tortueuses qui plongent au final dans une atmosphère baignée d’insalubrité.

C’est donc un disque à deux visages, avec une façade paisible voire gentillette, mais avec un fond autrement plus complexe et malsain. Outre l’usage régulier d’un violon sinueux, on peut noter des percussions électroniquement conçues qui vont marteler la mélodie de manière presque métallique (mais des boites à rythme plus « traditionnelles » y sont aussi présentes, dans un ensemble quasi-ésotérique). Il s'agit donc d'une musique tournant principalement autour des éléments rythmiques, mais aussi souvent sur les claviers de Phil Knight, ainsi que sur les performances vocales du "prophète". Les titres passent d'une tendance ordonnée à un fonctionnement déstructuré incontrôlable. Ça et là, un accordéon fait son apparition, des rires d'enfants inquiétants surgissent d'on se sait où, les murmures de conversations s'envolent et tout se noie dans une finalité chaotique brutale. Les émotions transmises varient aussi beaucoup. Parfois la musique s'empreint d'une tristesse larmoyante avant de se muer en un sentiment de victoire écrasante... Les cordes du violon y sont pour beaucoup dans les changements d'ambiance, mais le son doucereux qu'il créé est éventré tôt ou tard par le reste de l'instrumentation.

Au vu de ce qui précède, l'on pourrait s'imaginer - à tort - que l'album entier est composé d'une abstraction expérimentale. Cependant, comme il l'a déjà été précisé, il est très abordable, car y sont employés des moyens standards de composition. Sans s'étendre sur le sujet, les mélodies sont inspirées de musiques traditionnelles variées, et les séquences électroniques sont soignées et n'engluent pas le plaisir de l'écoute. En revanche, de nombreux passages sont franchement dérangeants et évoquent un vice indescriptible. La fusion de l'ensemble de ces éléments fait toute la magie et tout l'intérêt du groupe. Ils savent se diversifier à un point appréciable, et possèdent une large capacité d'adaptation selon leurs besoins, voguant d'un genre à l'autre sans renier leur appartenance au mouvement industriel. La violence calme demeure l'une de leurs spécialités les plus surprenantes. A écouter, à réécouter et à faire passer entre toutes les mains.

Note : ****


Liste des morceaux :

1. Casting The Runes
2. A Strychnine Kiss
3. Laguna Beach
4. The Gallery
5. Neon Mariners
6. True Love
7. The Peculiar Fun Fair
8. Waiting For The Cloud
9. Cloud Zero
10. Under Glass
11. The Light In My Little Girl's Eyes
12. The Plasma Twins

vendredi 17 septembre 2010

A TRIBE CALLED QUEST : THE LOW END THEORY


New-Yorkais casquetteux et au T-shirt trop large, les membres de "A tribe called quest" ont néanmoins du talent. On tombe ici dans l'un des grands stéréotypes du Hip-Hop, mais le disque n'en n'est pas moins excellent. Ce groupe des années 1990 ("The Low End Theory" est leur deuxième album) a une conception bien précise de ce genre très controversé. Ainsi, la deuxième entité remerciée après Dieu est composée de tous les "vrais" groupes de Hip-Hop. Ils n'observent en effet pas d'un bon oeil les dérivations de ce style lors de cette période, et préfèrent demeurer des "vieux de la vieille". Ils s'en tiennent aux méthodes des premiers rappeurs... Telle est la ligne de conduite de ces compères qui vont nous en faire voir de toutes les couleurs (principalement du rouge et du vert...).

L'album commence très fort par "Excursions", l'un des morceaux les plus impressionnants du disque. Une ligne de basse à faire bander un rocher, une boîte à rythmes soigneusement dosée, et la machine est mise en route... L'on peut considérer deux parties dans le disque. Tout d'abord, une première moitié pleine de punch, réalisée avec une main de maître énergique, mais qui sera suivie d'une seconde, plus posée sans baisser de niveau. Les syllabes presque chantées s'enchaînent fluidement, à la fois marquantes et relâchées, toujours sur fond de basse aphrodisiaque et de battement tonique électronique... Finalement, l'ensemble est entraînant, bien géré et dense, sans être lancinant - un problème récurrent dans le milieu. Des extraits à l'orgue électronique, ou instrument avoisinant, viennent éclaircir le tableau, relativement sombre et résolument affirmé. Les jeunes rappeurs, supporters du "stop the violence movement", content dans une volée de plaisir les difficultés de beaucoup de banlieusards - Américains, en particulier - à survivre dans une société qui ne leur accorde pas forcément toutes leurs chances... Ce sont ainsi des paroles très sociologiques qui dénoncent certaines violences actuelles trop souvent impunies au sein de beaucoup de banlieues, du racket au viol, en passant par la corruption. On reste ainsi dans une thématique classique des débuts du Hip-Hop (mais aussi, dans une certaine mesure, du Hip-Hop actuel), qui dénote une fois encore de la volonté du groupe de demeurer dans l'esprit originel.

Si A tribe Called Quest excelle dans son art, c'est en bonne partie grâce à une excellente utilisation des "samples", de bandes pré-enregistrées ou empruntées à d'autres artistes passées dans le morceau. L'usage de ce procédé peut tourner assez rapidement au vinaigre en cas d'abus, de mauvais choix ou de découpage brouillon au montage, ce qui justifie un soin tout particulier à son application. Mais nos adeptes du Hip-Hop n'ont pas ces difficultés. Ils se servent de samples avec une parfaite minutie pour ajouter de la couleur à leur musique. Ils permettent à leurs créations de monter encore d'un cran. Ainsi, régulièrement, des extraits de saxophone, de clavier ou tout simplement de voix surgissent pour embellir les morceaux. Etonnament, ils en imprègnent certains d'une touche très "jazzy", ce qui modifie radicalement l'aspect initial du titre. Parfois encore, ces mêmes samples donnent une allure rétro à l'ensemble. Ils sont donc utilisés avec professionnalisme et diversité, ce qui n'est pas donné d'avance dans ce genre de composition. Il va de soi que le groupe ne s'en sert pas dans le cadre d'une improvisation. Si improvisation il y a, elle restera strictement vocale.

Un très bon disque, donc, pour les amateurs de Hip-Hop et pour les "débutants", car il demeure très accessible à un audimat inhabitué à ce style. Il demeure une référence pour le groupe et le genre entier, un véritable incontournable en termes de qualité et de plaisir. Une musique rythmée rafraîchissante, pour conclure, qui ne manquera pas de séduire les plus sceptiques. A noter que dans le milieu, les musiciens ne s'adonnent en général pas aux traditionnelles envolées au LSD, préférant à cette drogue les effets plus standards du shit qui permet, lui, de rester sur terre. Enfin, dans une certaine mesure... A écouter, et à réécouter !

Note : ****1/2

Liste des morceaux :

1. Excursions (3.53)
2. Buggin'out (3.38)
3. Rap Promoter (2.19)
4. Butter (3.39)
5. Verses From The Abstract (3.59)
6. Show Business (3.53)
7. Vibes And Stuff (4.18)
8. The Infamous Date Rape (2.54)
9. Check The Rhime (3.36)
10. Everything Is Fair (2.59)
11. Jazz (We've Got) (4.09)
12. Skypager (2.13)
13. What ? (2.29)
14. Scenario (4.10)

samedi 11 septembre 2010

DEATH IN JUNE : ABANDON TRACKS!




L'un des groupes les plus éminents du neo-folk (ou Dark Folk, selon les écoles de pensée) est Death in June - DIJ pour les intimes. Bien que la bande ne se soit pas prononcée à ce sujet, l'on peut imaginer, étant donné ses positions politiques, que le nom est une habile référence aux assassinats des SA par leur récents confrères SS à l'issue de la Nuit de Cristal, quelques heures particulièrement sanglantes en Juin. Death in June se revendique nationaliste, ainsi leurs pochettes sont régulièrement marquées d'outils militaires - avec une affection toute particulière pour les chars d'assaut - et le costume du chanteur Douglas, traditionnellement composé d'un treilli à capuche, de lourdes et noires bottes de cuir, ainsi que d'un masque nacré qui n'exprime pas une joyeuseté significative... Bref, le groupe exprime clairement ses opinions, y compris à travers une citation plutôt longue de Yukio Mishima, auteur et politicien nippon aux idées et positions similaires notamment connu pour "La musique", un ouvrage révélateur sur la société de son époque, à l'instar du reste de son oeuvre. A noter qu'il s'est suicidé devants les médias par la méthode barbare mais néanmoins traditionnelle au Japon : le Seppuku. DIJ fait ainsi ressortir un personnage aux opinions fortes, et il ne serait pas impossible que Douglas s'assimile à lui à travers sa musique.

Abandon Tracks. Un nom explicite : les versions des morceaux issus de ce disque n'étaient pas de nature à apparaître en album, concept qui suggère une certaine continuité entre les différentes pistes. Heureusement, nous pouvons à présent en bénéficier grâce à cette compilation, qui regroupe des extraits musicaux de tous azimuts. Ainsi le CD commence avec un morceau instrumental très clair, sans brouillage ni friture, pour enchaîner avec un titre plus expérimental, calquant DIJ sur fond de sample d'opéra ou de musiques culturelles traditionnelles. On observe de nouveau le talent du groupe à exécuter une musique simple dans les règles de l'art suivie d'un bordel tonal fascinant... On a droit à la voix grave, veloutée et surtout agréable de Douglas nature... puis modifiée grâce aux merveilleux accessoires que l'on est aujourd'hui en mesure de fabriquer. Voici un mélange étonnant d'instruments modernes confondus aux outils acoustiques simples, guitare sèche par exemple... Le résultat n'est cependant pas détonnant, car il conserve une certaine douceur, rejetant toute forme de brusquerie, réduisant considérablement jusqu'aux percussions, réelles ou virtuelles, et si une boîte à rythmes vient parfois troubler le calme de DIJ, ce n'est qu'une onde temporaire qui s'estompera rapidement. La ligne sonore ne se complexifie que rarement, et on garde finalement une musique ethérée, qui ne surprend pas par de soudaines violences incongrues dans le contexte, mais par un son étudié et épuré.

Cependant, en tant que compilation, Abandon Tracks comporte quelques problèmes qu'il nous faut à présent évoquer. En effet, l'usage de matériel électronique ne se légitime pas systématiquement. Ainsi, il arrive que le morceau soit tellement éthéré à force de bidouillage non justifié qu'il en devienne incompréhensible musicalement parlant. Il s'agit du même effet que ferait une longue phrase ampoulée dans un écrit : il se peut que le lecteur finisse par oublier et confondre le sujet et d'autres compléments à force d'enluminures. La sensation est ici similaire : ces "enluminures" musicales paraissent superflues et inutiles, gâchant la simplicité du morceau, qui en faisait sa beauté à l'origine. Mais il ne faut pas non plus généraliser, cette difficulté auditive n'est que quelques fois rencontrée dans le disque. Quelques titres comportent un autre problème, à savoir le revirement du compositeur dans un domaine purement expérimental, voire bruitiste, dans lequel Death in June n'a pas toujours sa place. Le plaisir disparaît alors pour laisser place à une pénible sensation d'agressivité auditive, nuisant au titre de façon significative...

Si tout n'est pas doré dans cette compilation, elle n'en demeure pas moins un excellent recueil musical au nom de Douglas, dont les performances artistiques font probablement frémir bon nombre de groupes de neo-folk ou d'indus de par la réflexion et la beauté simple injectées dans les différents morceaux, qui s'agglutinent sans aucune suite logique pour former un amas très Death in Junien qui fera le plus grand plaisir des fans et des collectionneurs du genre. A ne pas rejeter, donc, et à apprécier comme le reste des créations du musicien.

Note : ***1/2

Liste des morceaux :

1. The Concrete Fountain
2. The Only Good Neighbor
3. 13 Years Of Carrion
4. Burn Again
5. My Black Diaries
6. Punishment Initiation
7. We Said Destroy
8. Europa Rising
9. Rocking Horse Night
10. Death Of A Man
11. Passion! Power!! Purge!!!
12. My Black Diary
13. In Sacrilege
14. Many Enemies Bring Much Honour
15. Unconditional Armistice
16. Europa : The Gates Of Heaven And Hell

jeudi 2 septembre 2010

JOHN COLTRANE : A LOVE SUPREME


Le Free Jazz est un genre aux limites floues, dont on peut difficilement repérer les précurseurs et que l'on ne peut assurément définir avec une précision scientifique, d'autant plus que ce terme est utilisé aujourd'hui encore pour des artistes dont le chemin est sensiblement différent de celui des vieux de la vieille école. Parmi eux, l'un des plus éminents est John Coltrane, saxophoniste et compositeur de talent aux idées novatrices. Il rejette derrière lui toute structure traditionnelle des papas du Jazz pour suivre sa propre voie, plus chaotique, confuse, ethérée, sans perdre ses objectifs de vue. Il doit à cette capacité peu commune sa renommée, et surtout, l'Oeuvre splendide qu'il nous a laissé. Avec son disque le plus aboutit, il ne serait pas inconvenant d'affirmer qu'il a alors écrit quelques pages de la Bible du Jazz, et ce d'un point de vue tant métaphorique que littéral...

Dans ces quatre versets de pur bonheur auditif, Coltrane nous octroie son amour suprême, le plus fort, de celui en qui il croit le plus. Chrétien convaincu, il loue ainsi le Seigneur à travers ce qu'il parvient le mieux à produire, de la musique, aussi intemporelle que celui qu'il adore. Dans la première partie, suite à une courte introduction au saxophone, il laisse à son bassiste, son pianiste et son batteur de talent (respectivement Jimmy Garrison, McCoy Tyner et Elvins Jones, tous trois des musiciens tant réputés que respectés dans le milieu) entamer le morceau. Une véritable opposition se met en place, les tonalités et les rythmes s'affrontent longuement dans un ensemble d'une complexité absolue, quand soudain, un silence battu par les sons étouffés de la contrebasse et de la batterie se fait et, sous un déluge harmonieux de piano, la voix veloutée de Coltrane surgit du tréfond chaotique.

"A love supreme. A love supreme. A love Supreme."

Ainsi Coltrane psalmodie-t-il son amour de Dieu, avant d'être lentement éteint par un doux solo de contrebasse.

Et le saxophone lumineux se refait entendre ! Pour bientôt laisser place à McCoy Tyner, qui se lance dans une improvisation pleine d'une virtuosité fantastique d'agilité, qui conserve toutefois une humilité propre au contexte. A son apogée le groupe reprend le fil musical avec enthousiasme pour virevolter vers d'autres horizons... Nul couplet ni refrain ne vient entraver cet épanouissement musical intense. Seule la musique compte, et elle apparaît dans toute son émotion, maintenue jusqu'à la note finale. Le grand spectacle vient ensuite, en introduction de troisième partie, avec un impressionant solo de batterie. Elvin Jones se débat tel un forcené avec son attirail percutant, et ses collègues le rejoignent bientôt avec une fougue similaire, pour reprendre la longue route à sens unique que les artistes ont choisi de suivre. Il s'agit réellement de Jazz libre, délivré de toute règle, de toute définition traditionnelle. Leur unique obstacle est leur imagination, pétillante d'invention et d'audace, qui conserve néanmoins un sérieux de rigueur pour la réalisation d'une tâche si ardue. Il est sensible qu'ils ont franchi avec le plus grand succès ce défi fou qu'ils s'imposaient.

Le dernier morceau au nom éloquent et bien choisi, "Psalm", est empreint d'une tristesse toute particulière, crachée par le pieux saxophoniste, sous fond de roulements de tambours, de déluges de cymbales et d'enchainement bien sombres d'accords de piano. Ce déchaînement d'émotions est lui aussi, vous l'aurez compris, voué à Dieu. Peut être est-ce un quelconque regret inexprimé, ou une puissante humilité de Coltrane face à l'immensité du Seigneur, mais cessons là ces hasardeuses hypothèses. Toujours est-il qu'il y a un profond revirement de tonalités, la musique s'assombrissant subitement suite à un enthousiasme et une ferveur peu cachés, qui dévoile une autre facette du disque; qui n'aura cessé de surprendre ses auditeurs par son originalité tout au long de l'écoute.

On ne peut que s'incliner devant la fantastique dévotion des artistes apportée aux quatre parties de ce chef d'oeuvre, qui unit la folie chaotique humaine à l'ordre bienveillant divin, la musique servant de ciment dans ce rapport si particulier. Se détachant de toute règle, ce quatuor de talentueux musiciens a pu produire un prodigieux trésor auditif, qui restera longtemps ou à jamais dans les annales du Free Jazz. Beaucoup considèrent aussi cet album comme étant l'oeuvre la plus aboutie de John Coltrane.

Note : *****

Liste des morceaux :

1. Part 1 : Acknowledgement (7.42)
2. Part 2 : Resolution (7.19)
3. Part 3 : Pursuance (10.42)
4. Part 4 : Psalm (7.02)

vendredi 27 août 2010

NAPALM DEATH : SCUM


Le truc était mort-né, d'ailleurs, qui sait si il a réellement vécu. Le premier disque de Napalm Death, enregistré dans des conditions chaotiques devait marquer le coup d'envoi d'un truc complétement insensé, quoique tout ce qu'il y a de plus prévisible. Le tout étant de se remettre dans le contexte.

Deuxième moitié des 80s donc, l'époque avait déjà servi de prétexte à toute sorte d'excès, pour le pire mais aussi pour le meilleur. Le pire, Soft Cell, Frankie Goes to Hollywood, et toute une tripotées de trucs immondes fascinés par les synthés, les paillettes et le fistfucking. Par chance, la new wave semblait s'être calmée quelque peu dés 84. Le meilleur pour la justement nommée no wave, radical, salvatrice, et l'essor de la musique industrielle, où l'amour du bruit blanc, quand tout le reste dégoutait, rendait agréablement dingue.
Puis voila, 1985 passe, le thrash metal explose (Reign in Blood et Master of Puppets sortent tout deux en 1986), le death commence à pointer le bout de son nez (la consécration arrivera finalement en 1989 avec Altars of Madness). La même idée germe dans la tête de milliers de heavy/glam/hair métalleux : "Les mecs ! Si ont joue plus vite et plus fort que les autres groupes ça veut dire qu'on est meilleur non ?"

Voila donc, sorti de la masse de trucs dont tout le monde se torche le cul à présent, le groupe qui a joué plus fort et plus vite que tout les autres. Napalm Death (rien que le nom...) avait tout compris : trop mélodieux le heavy, pas assez radical le thrash, trop lent le death, pour doubler les autres, il suffit d'être plus méchant avec l'auditeur, lui donner moins : moins/pas de musique, moins/pas de mélodie, moins/pas de compos, aucune pause, diviser par deux la durée de l'album, diviser par quatre la durée des morceaux... Voyager léger en somme. La seule chose à ajouter c'est une pédale en plus sur la batterie... Bref, le truc est neuf, sorte de croisement entre le crust-punk (déjà inécoutable), le hardcore et le death metal, le tout évoquant vaguement la musique industrielle. C'est con mais personne n'y avait pensé avant. Le groupe, fondé en 1981, gravite autour du batteur Mick Harris et de ses imposants blast beats (sorte de déflagration de double pédale et de caisse à timbre donnant une forte impression de "Mur du son". Nota Bene : Rien à voir avec Phil Spector) Pour des raisons artistiques évidentes (absence d'intérêt artistique justement), le groupe se voit refuser tout les studios de répétition. C'est dans un hangar à moitié détruit par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale que Napalm Death construit peu à peu son Tornado Grindcore (c'est ainsi que Mick Harris qualifia la musique de Napalm Death lors d'une interview. On a raccourci depuis) à grand coup d'écoutes de Crass, Siege ou encore du groupe de death japonais S.O.B. Des premiers ils garderont l'attitude et les idées anarchiques, aux second ils prendront la frénésie radicale des compos, enfin, ils s'approprieront les vocaux hurlés et incomprehensibles des derniers.

Bon, après quelque démos dont on a sérieusement rien à foutre, l'enregistrement de Scum ("écume" en français, plus probablement un certain statut social qui pourrait se définir par "individu pouilleux et violent en marge de la société." dans le contexte qui nous intéresse) commence en 1986. C'est un bordel innommable : la première face est à peine enregistrée que le groupe part en couille : Nick Bullen part finir ses études et Justin Broadrick s'en va fonder Golflesh. Seul reste Mick Harris, qui loin de se démonter, enregistre la deuxième face de Scum en 1987 avec un tout nouveau line up (Jim Whitely à la basse, Bill Steer à la guitare et Lee Dorrian au chant. Le disque sort en mai 1987, il comporte 28 morceaux pour à peine 33 minutes (ce qui fait une durée moyenne par morceau inférieur à deux minutes...) La première face de Scum dégage une violence assez inédite. C'est là qu'on trouve les morceaux les plus longs du disque (le morceau titre "Scum", "Siege of Power", et "Born On Your Knees"). Cette dernière s'achève avec "You Suffer", pied de nez humouristique de Mick Harris : le morceau le plus court jamais enregistré (1 secondes 316).
Puis tout s'accélère : c'est la deuxième face de Scum qui va donner une vraie définition au grindcore. Le second line up choisi par Harris ne fait pas les choses à moitié : à part un semblant de riff de temps en temps ("Divine Death", "Common Ennemy", "Stigmatized") et un pseudo-solo ("Parasites"), la formule est répété de "Life" à "Dragnet : le blast beat omniprésent derrière un mur de guitare et de vocaux gutturaux : une citadelle quoi... Sur cette face, la moyenne de durée des morceaux dépasse péniblement la minute... Le grindcore était né. La musique elle, avait disparue. Napalm Death avait réussi son coup.

La suite est connue, fasciné par cette nouvelle façon de jouer, John Peel invite Napalm Death à son émission. Et ce qui devait rester une idée isolée devint un mouvement : Extreme Noise Terror, Carcass, Electro Hippies, Unseen Terror... Tous s'engoufre dans la vague grindcore, recopiant allégrement ce premier manifeste. Ce que Napalm Death avait malgré tout réussir à faire, (à savoir faire de la musique sans musique) va devenir une sorte de crédo pour les nouveaux arrivants. Là voila l'erreur : le grindcore n'a jamais été destiné à devenir un genre. Tout comme le thrash ou le death, celui-ci est incapable de tenir la durée. Napalm Death ne s'en rendait alors pas compte (From Enslavement to Obliteration, leur deuxième album, reprendra la même formule...) : , mais Scum était alors un exploit impossible à renouveler. Mick Harris en prendra conscience quelque années plus tard (il quittera le groupe en 1992), et tentera avec succès d'autre expériences comme Scorn ou encore Painkiller avec John Zorn...

Si le premier disque de Napalm Death est loin d'être parfait, il est nécessaire pour comprendre de nombreuses formations actuelles (Fantômas, Nakes City, etc). Scum c'est l'album où le grindcore est né, c'est aussi celui où il est mort.

Note : ***1/2

Liste des morceaux :

1. Multinational Corporations
2. Instinct of Survival
3. The Kill
4. Scum
5. Caught in a Dream
6. Polluted Minds
7. Sacrificed
8. Siege of Power
9. Control
10. Born on Your Knees
11. Human Garbage
12. You Suffer
13. Life?
14. Prison Without Walls
15. Point of No Return
16. Negative Approach
17. Success?
18. Deceiver
19. C.S.
20. Parasites
21. Pseudo Youth
22. Divine Death
23. As the Machine Rolls On
24. Common Enemy
25. Moral Crusade
26. Stigmatized
27. M.A.D.
28. Dragnet

dimanche 18 juillet 2010

A PLACE TO BURY STRANGERS : EXPLODING HEAD


Feedback dans ta gueule. Ouais ça aurait pu être ça le slogan des A Place to Bury Strangers à l'aube de leur second album. Il s'agit d'avoir un peu de mémoire. En 2007 le trio avait sorti un truc aussi imposant que bruitiste et s'était taillé une réputation dans l'underground East Cost. "Le groupe qui joue le plus fort de New York" qu'on les appelait. Difficile de dire le contraire en réalité. Le trio se revendiquait petit fils tapageur d'une famille englobant aussi bien les insipides Guided By Voice que les géniaux Six Organs of Admitance en passant par Ride, My Bloody Valentine, ou encore The Pain of Being Pure At Heart. Vaste programme donc, de la pop onirique au déluge blanc dronesque en quelque sorte, voire un peu entre les deux, histoire de faire des "bruits mélodieux" ou des "mélodies bruitistes", ensuite c'est une histoire de verre à moitié plein ou à moitié vide... Bref, à chacun sa vision du Shoegaze pourvu que les globes oculaires soient rivés sur les pieds. Pour le trio New-Yorkais, le terme prenais d'entrée de jeu des accents assez sidérurgiques. Le premier A Place to Bury Stranger allais plutôt chercher du côté des Spacemen 3, l'énergie et les chansons en plus. Le résultat fut un tel condensé de bruits désagréables à l'oreille du pékin moyen que le webzine Pitchfork lui accorda la note honorifique de 8,4/10 (sache cher lecteur, que les chroniqueurs du dit journal se sont vus attribuer par de puissantes divinités le pouvoir de donner des notes à virgule aux disques, que celles-ci ne dépassent 8,0 que lors de circonstances exceptionnelles (alignement de Mars et de Jupiter sous une lune rousse, etc.) et que dans leur extra lucidité surnaturelles, ces derniers ont décidés que The Ape of Naple de Coil valait 7,9/10.)

La messe était dite : le trio de New York s'imposait dés lors comme "le son qui déchire grave sa maman", le must en matière "scrutechaussure" (tient, habituellement les traductions ça en jette grave...) se payant même la première partie de Nine Inch Nails lors du Light In The Sky Tours.
Le met de rêve du geek moyen, autrement dit le concentré de truc que personne n'écoute : space rock, indus, drone, coldwave, post-punk, noise, no wave... C'est peu dire qu'un guitariste qui fabrique ses propre pédales d'effet auxquels il donne des noms improbables tout droit sortis du meilleur des nanars science-fictionnesques des années 60 (Total Sonic Annihilation, Supersonic Fuzz Gun !) et dont le livre préféré s'appelle Analog Days, The Invention And Impact Of The Moog Synthetizer n'est pas exactement ce qu'on pourrait légitimement appeler le dernier piège à midinettes rock...

En fait, la bande a Ackermann était attendue au tournant pour leur deuxième effort justement intitulé Exploding Heads (clin d'œil à une scène bien connue du dérangeant Scanners de Cronenberg ?) Enfin, le temps n'est plus aux réflexions snobs sur les possibles références cinématographiques du groupe alors qu'on se fait littéralement écraser sous les coups de butoir de "It Is Nothing". Il y a quelque chose en plus ou en moins dans le jeu de JSpace. Moins synthétique, plus percutant que sur le premier album. Difficile à discerner, mais c'est un bien. Jamais caisse à timbre n'aura été autant maltraitée que tout au long de ce disque. C'est net, A Place to Bury Strangers a fait des concessions : derrière le feedback constant qui menace de noyer tout l'album dans une immense vague de fuzz, les mélodies sont plus présentes que dans l'album éponyme. Le truc qui manquait sur "My Weakness", c'était ça la faiblesse du grand frère. Corrigée à présent. Exploding Heads, derrière ses airs de Metal Machine Music, contient des putains de mélodies : un véritable album de pop on vous dit : "It Is Nothing", "Deadbeat", "Keep Slipping Away" ou encore le morceau titre "Exploding Heads" (un des meilleurs de l'album) sont des bijoux entêtants. Les geeks avide d'audace et de bruit blanc de la première heure ne seront pas en reste pour autant : de la coldwave à la Bauhaus de "In Your Arms", au gros son qui sature fait saigner les oreilles et crier le voisin de "Everything Always Goes Wrong" et "Smile When You Smile", entre temps, l'énorme rite païen de "Ego Death" aura fait taire les mauvaises langues. Puis, histoire de mettre tout le monde d'accord, la mélodie impeccable de "I Lived My Life to Stand in the Shadow of Your Heart" qui clos l'album mute peu à peu en une monstruosité inécoutable, deux minutes de musicalité parfaite pour trois d'explosion de bruit grinçants et étincelants. Voila qui est bien.

Pour la petite information, Pitchfork n'a accordé que 6,6/10 à Exploding Heads.

Note : ****

Liste des morceaux :

1. It Is Nothing
2. In Your Heart
3. Lost Feeling
4. Deadbeat
5. Keep Slipping Away
6. Ego Death
7. Smile When You Smile
8. Everything Always Goes Wrong
9. Exploding Heads
10. I Lived My Life to Stand in the Shadow of Your Heart

Du même artiste :

Vous allez aimer :

- A Place to Bury Strangers

lundi 5 juillet 2010

GURU GURU : KANGURU


L'un des grands trips musicaux de la deuxième moitié du XX ème siècle est la composition sous acide. Il est vrai que cette pratique s'est largement perprétrée dans l'univers du rock, mais il est finalement indéniable que la bonne parole a particulièrement atteint la musique cosmique de nos allemands préférés. Et il faut bien reconnaître qu'en dehors de toute considération morale, une telle expérience a fait ses preuves en donnant des résultats incontestable chez un bon paquet d'artistes. Non mais vous imaginez, vous, du CAN à jeun ? Cessons de plaisanter... Ensuite, il faut conserver un certain recul quant aux bienfaits de cette cure miraculeuse, qui demeure trop hasardeuse pour la certitude d'un résultat satisfaisant. Quoi qu'il en soit, il n'est pas nécessaire d'être médecin pour constater l'état de lucidité des trois cocos de Guru Guru au moment des faits, qui se constate dans le disque autant que sur la pochette... Peut être est ce la clé de l'excellence de Kanguru, album bondissant de joie et de bonne humeur mis au monde par le trio fantastique de drogués invétérés que forment Mani Neumeier, Uli Trepte et Ax Genrich.

Trois cinglés, trois morceaux qui ne le sont pas moins, une bonne combinaison. Le disque est particulièrement écoutable pour un album de Krautrock. La mélodie est basée sur la ligne de basse, très profonde, qui s'oppose cependant à la légèreté piquante qu'adopte le plus souvent le guitariste dans le premier morceau, qui alterne malgré tout son mode de jeu avec des accords plus éthérés. A cela s'ajoute une rythmique relativement énigmatique mais clairement exotique, et enfin les voix caractéristiques d'un shootage préalable à des substances que l'on trouve communément dans le commerce au noir... Les voix des Guru Guru étant impénétrables, je ne pourrais entrer dans une analyse de la véritable signification de leurs paroles, qui n'ont très probablement strictement aucun sens. Mais que pouvions nous attendre d'une troupe de Kangourous des neiges ? En tout cas, le résultat est sublime, d'une profondeur et d'un exotisme agréables d'une durée d'à peine plus de dix minutes.

Le deuxième titre est révélateur d'un des goûts particuliers du groupe : le cirque. Ils retournent alors leur veste - ou plutôt, devrais je dire, leur t-shirt moulant pour les vêtements colorés d'une troupe. Plus violent, Immer Lustig a pour base le mur sonore que dresse la guitare avec le mystérieux instrument à quatre cordes (oui, une basse, je sais...). Un véritable duel se met en place, entrecoupé par la voix et les synthés, complètement aériens. En tout cas, leurs moogs ou autres se mèlent aux cordes pour former un rugissement démentiel digne d'un avion de chasse français de première classe. La fin du moceau est surtout rythmique, et la composition devient incompréhensible, d'étranges oiseaux aux piaffements mignons tout plein avec leur blindage au delay se joignant à la fête. Il nous faut alors ajouter que l'une des grandes innovations du batteur de Guru Guru se trouve être une amélioration plutôt exotique - pour changer... - de ses toms. Il est le premier, en effet, à leur appliquer une sévère réverbération, de telle sorte que chaque coup de baguette est annonciateur d'un son cosmique impressionnant, pareil à un coup de tonerre. En clair, un solo de baterie ahurissant précurseur d'une formidable reprise guitaristique du morceau. L'on pourrait faire tout un article dessus, tant sa construction est fantastique, mais ce n'est pas ici l'objectif, et nous en laisserons la lourde tâche à quelque adorateur puriste de Guru Guru.

La suite du programme fait apparaître deux morceaux nettements plus "rock" que les deux premiers titres, si tant est que l'on puisse appliquer une définition plus claire de ce terme servi à toutes les sauces. La recette est simple et traditionnelle, mais efficace : mélodie jouée à la guitare orientée sur la ligne de basse qui n'a rien perdu de sa superbe, le tout entrecoupé d'extraits relativements cosmiques -c'est pas du kraut pour rien - et avec des intro aguicheuses en début de morceau. Le plus énigmatique de ces deux derniers morceaux est assurément Ooga Booga, au titre aussi évocateur qu'une banane flambée dans un film de Kurosawa, et dans lequel les musiciens ont parachevé leur transformation en vrais Kangourous du Pôle Nord, qui trouvent ainsi leur origine en l'an de grâce 1972. Sans commentaires.

Ainsi le trio nous offre un spectaculaire album sucré et exotique, d'une grande facilité d'accès mais néanmoins comique et lourd comme un croiseur de Star Wars, complètement démentiel, tout à fait dans l'esprit de sa pochette. Le disque révèle des photographies que l'on a généralement tendance à brûler de crainte qu'on ne les découvre, mais la preuve de l'originalité de Guru Guru n'est plus à faire. En tout cas, elle est sensible dans Kanguru, l'un de leur meilleurs albums sorti dans une année riche en expérience musicales de toutes sortes, 1972. Quatre morceaux qui vous propulserons dans un univers aussi éthéré que splendide, alimenté par trois déments musicaux. Kang Kang ? Guru Guru !

Note : ****1/2


Liste des morceaux :

1. Oxymoron (10.33)
2. Immer Lustig (15.38)
3. BabyCake Walk(10.56)
4. Ooga Booga (11.10)

jeudi 10 juin 2010

DOUBLE NELSON : INDOOR


Et voici un album que vous ne trouverez pas chez votre disquaire favori ! Un jour, Kiss s'est attiré l'inimité d'un certain nombre de français par une affirmation trop vraie à leur goût : la France n'aurait rien apporté d'intéressant au rock. Heureusement, quelques fidèles défenseurs de la fondue savoyarde et de notre coq national ont été à l'origine de groupes qui ont pu légèrement réhausser l'idée de la musique dans notre pays. Parmi ces irréductibles comptent Magma, Air ou Noir Désir pour les plus célèbres, mais il ne faudrait pas oublier nos gaulois du milieux underground français, avec Alcoosonic, ou Double Nelson. Bon, d'accord, ce dernier fait de la basse et de la batterie indus qui se plaît à tripatouiller la noise par instants, mais c'est du rock quand même !


Ainsi, Double Nelson est un duo composé d'une jeune femme et d'un homme un peu moins jeune. Les deux passent aisément de la basse à la guitare ou à la batterie, ou marmoner des paroles incompréhensibles dans un micro de qualité moyenne. Sur scène, leur décors de prédilection est constitué de trois murs en aluminium laissant tout juste suffisament d'espace pour les deux musiciens, la batterie, les synthés et les amplis. L'homme porte un couvre-chef étrange recouvert d'alu, et la jeune femme est tout de noir vêtue, dans une athomsphère presque morbide. Ils font un peu peur mais ils se sont finalement révélés très cordiaux après coup, quand ils sont venus boire une bière avec leur public restreint (ça, je vous l'avait dit qu'ils n'étaient pas connus !). Restreint, ai-je dit, mais admiratif, comme il devait l'être à la suite du spectacle musical et visuel offert. Le duo utilise ses outils en optimisant leurs capacités : le mélange à la fois lourd et fin des synthés et de la basse provoque un fond électro voire expérimental très étudié sur lequel se superposent parfaitement la batterie et la voix des musiciens. Le tout renvoie une ambiance très sombre, accentuée par des sons étranges et effrayants créés électroniquement. Qu'ils fassent usage d'un séquenseur ou d'un LFO, ces enchaînements dignes du plus obsur des films de science fiction renforcent très appréciablement les marmonements démoniaques de la terrifiante demoiselle dans son micro... Dans le même temps, elle joue de la grosse guitare avec que quatre cordes avec des riffs lourds, profonds dont la mélodie ajoute au chaos sonore déjà présent.


Une musique incontestablement impressionante, pas toujours très complexe mais qui emmène inévitablement et immédatement ses quelques auditeurs (très fidèles, si j'en juge par les cris affectueux ressortant du public et le nombre de t-shirt du groupe...) dans une abysse électro comme industrielle, avec des influences furieusement punk - dans le bon sens, cela va sans dire. Parmi elles, des morceaux très courts mais intenses compensés par leur nombre. Le groupe ne recule devant aucune astuce originale, n'hésitant pas à maltraiter de malheureuses cymbales plaquées à même le sol, en presque aussi piteux état que la batterie, qui ne tient debout que par, semble-t-il, quelque volonté divine bienveillante amatrice d'indus... Les musiciens sont parfaitement synchronisés - il vaut mieux d'ailleurs, pour un ensemble rythmique basse/batterie - et aucun son n'est laissé au hasard, comme c'est parfois le cas dans certains titres de noise. Cependant, dans quelques morceaux, des notes sont enchaînées aléatoirement - façon R2D2, si vous voulez avoir une idée - ce qui ajoute une nappe de mystère épaisse à une musique déjà très spéciale...


Il y a un aspect finalement reptilien à ce duo obscur. Cette nouvelle facette est portée par les riffs de basse, voire ses soli, tandis que les percussions renvoient à une messe noire digne des adorateurs égyptiens de Nyarlathotep. On ne serait pas étonné que le batteur, à l'instar de celui de Tool, s'inspire du Nécronomicon dans les créations rythmiques... Il manquerait peut être un clavier à leur musique mais ce manque est pour l'instant compensé par une utilisation massive de la technologie électronique musicale de notre belle époque. Double Nelson met en avant un côté souvent oublié aujourdhui : l'importance de la basse dans un groupe qui, en plus de maintenir un rythme précis, participe de façon déterminante à l'élaboration de la mélodie, sans devenir pompeuse -lourde tout au plus. On oublie trop souvent les vertues de ces musiciens de l'ombre, mais certains ensembles tels que celui de Double Nelson rendent justice à un instrument presque indispensable dans toute formation musicale. Un bon disque, donc, et un très bon moment à passer à l'occasion de leurs concerts...



Note : ****


Liste des morceaux :


1. Chouèches (2.51)

2. Refrozen (3.13)

3. Report (2.05)

4. Kra Kra Toa (2.51)

5. Festino (3.32)

6. Wow Come On (2.00)

7. Jour J (2.20)

8. Dom Tom (2.09)

9. Ready Made (3.09)

10. Pécé Blues (2.35)

11. Klendatu Beach (1.27)

12. Country Stress (2.54)

13. ... (1.52)

14. Le Beau (2.20)

15. Draivessi (4.11)